Lundi 18 juillet 2011 1 18 /07 /Juil /2011 15:05

Ecrite par les animateurs du pôle écologique du Parti socialiste, cette publication aborde, avec nuance, le sujet de la décroissance. Pour eux, à l'instar de Paul Ariès, la décroissance est un mot "obus" qui permet de déconstruire l'imaginaire productiviste des sociétés occidentales. La question qu'ils posent est la conciliation des remises en cause de la société productiviste, que propose la décroissance, avec le progressisme.

 

http://www.jean-jaures.org/Publications/Les-essais/Le-bonheur-est-il-dans-la-decroissance

 

par Christophe Caresche Géraud Guibert Diane Szynkier

 

 

 

Synthèse

La croissance est-elle aujourd’hui encore la solution, ou n’est-elle pas en passe de devenir le problème ? Ses excès, sa démesure, ses conséquences sur l’environnement, sur la société et sur l’économie elle-même, soulèvent des questions qui ne peuvent plus être ignorées. Pour autant, les réticences sont nombreuses et vives dès que l’on parle de décroissance. Sont-elles fondées ? Christophe Caresche, Géraud Guibert et Diane Szynkier proposent d’analyser la pertinence du concept autant que ses limites.

Avant toute chose, ils pointent ce qui constitue peut-être le cœur du malentendu : pris au sens strict, le terme de décroissance évoque la régression, la stagnation de la technique, la diminution des richesses et apparaît ainsi comme l’exacte antithèse du progrès. Mais la décroissance n’est pas une alternative concrète, ni un programme ; sa véritable vertu réside dans sa critique du dogme du salut par la croissance et sa capacité à réveiller les consciences. Cette invitation à remettre en cause les bases du système capitaliste et de la société de consommation ne peut laisser la gauche insensible. Mais comment concilier ces critiques légitimes avec le progressisme auquel il n’est pas question pour la gauche de renoncer ?

D’abord, en reconnaissant la légitimité de cette contestation de la croissance. De fait, les auteurs s’accordent avec les tenants de la décroissance sur un certain nombre de points. La logique actuelle de croissance prédatrice débouche sur l’épuisement des ressources naturelles, et vouloir répondre par davantage de progrès aux dangers engendrés par le progrès lui-même relève du pari : rien ne garantit l’infaillibilité de ce calcul. Mais, au-delà de la question écologique, de façon peut-être plus fondamentale encore, l’idée même selon laquelle la croissance implique le progrès doit être nuancée. Le chômage, l’effritement du lien social, la déshumanisation du travail, conséquences de l’obsession pour la productivité et la richesse, autorisent à douter de la réalité de ce progrès sur le plan humain comme sur le plan social. A cet égard, le PIB, qui ne mesure que les activités marchandes, constitue un indicateur partiel et insuffisant dudit progrès. L’avènement d’une société d’hyperconsommation engendre l’aliénation psychologique de ses membres, les assujettit au règne de l’argent et de la logique marchande et s’ajoute aux motifs de contestation de la croissance.

Mais les ambiguïtés et les limites de ce concept de décroissance ne peuvent être ignorées. Il souffre d’abord de l’absence de définition politique positive. Certains « objecteurs de croissance » reconnaissent ainsi la difficulté d’inventer un nouveau récit pour l’imaginaire collectif : la part de sacrifice que la décroissance présuppose rend particulièrement délicate l’imposition d’un tel projet. La décroissance a ainsi pu être stigmatisée parce que les populations et pays les plus pauvres pâtiraient les premiers de sa logique de réduction globale. Le programme politique concret de ses partisans présente en outre de graves lacunes sur la question de la transition et de ses modalités. Les tenants de la décroissance récusent l’idée d’une croissance verte, reléguée au statut de « mirage » (Hervé Kempf) parce qu’aussi inefficace que socialement inégalitaire et se montrent tout aussi critiques à l’égard des « développementalistes ». C’est qu’il ne s’agit pas, pour les décroissants, de rendre le système plus vertueux mais bien de changer de système. Or, cette volonté de rupture radicale les place dans une posture contestataire finalement peu opérationnelle. Quel crédit accorder par ailleurs à une position qui récuse toute forme de progrès technique ? Il serait absurde et déraisonnable de se priver de l’apport du progrès technique – qui n’est ni bon ni mauvais en lui-même, sa valeur dépendant entièrement de l’utilisation qui en est faite – pour répondre à la crise écologique. Enfin, face à l’accroissement démographique, le développement apparaît comme une solution incontournable.

Entre ces deux options, la gauche doit tracer sa voie propre, proposer une synthèse entre écologie et solidarité. Ces deux questions sont interdépendantes : la politique sociale ne peut pas ne pas prendre en compte les enjeux écologiques ; réciproquement, et quoi qu’en disent certains décroissants, la politique écologique suppose au préalable la réduction des inégalités sociales. Imaginer une modification profonde dans la façon de mesurer la croissance, sortir de la logique de chiffres, améliorer la qualité de l’indice du PIB en prenant en compte d’autres paramètres serait un premier pas. La mise en place d’un revenu maximal autorisé et la création d’un revenu universel d’existence participeraient à la réduction des inégalités. Pour rompre avec le tout consommation, la gauche aurait aussi tout intérêt à considérer le combat mené par les décroissants contre la publicité envahissante et agressive, et à en proposer une limitation dans le temps et l’espace. D’autres points de convergence pourraient être trouvés entre les partisans de la décroissance et la pensée social-démocrate, autour d’une volonté commune de concevoir une autre économie, qui s’appuierait sur des bases nouvelles. La relocalisation, avec un soutien aux petites entreprises, à l’artisanat, au commerce de proximité, ainsi qu’une attention particulière à l’agriculture paysanne et vivrière, le ralentissement du rythme des activités, la priorité donnée à l’usage contre la logique d’accumulation des biens de consommation et du gaspillage pollueur (en valorisant l’économie de recyclage et en développant l’économie de la fonctionnalité) seraient autant de propositions sur lesquelles décroissants et sociaux-démocrates sont susceptibles de s’accorder.

Telle est, selon les auteurs du présent essai, la perspective à retenir pour la gauche : celle d’une conjugaison entre préoccupations sociales et préoccupations écologiques, entre solidarité et responsabilité.

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Samedi 11 juin 2011 6 11 /06 /Juin /2011 14:11

selon différents témoignages, hier encore 200.000 manifestants a Athènes, des manifs dans 60 villes en Grèce pour réclamer le non paiement de la dette au FMI, plus de démocratie, la chute du gouvernement et la sortie de l'euro... il semblerait que les grecs sortent leur argent des banques (pour des retraits de 2 milliards en avril, on passe à 4 milliards en mai, et 1,5 milliard depuis jeudi ?!). une nouvelle grève générale public - privé est prévue le 15 juin.

tout ceci demande à être vérifié, mais il se pourrait bien que les choses basculent plus vite que prévu.

plus d'infos sur le site des indignés grecs ici

(photo de manif fin mai à athènes)

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Samedi 11 juin 2011 6 11 /06 /Juin /2011 14:02
Société

Attac veut diriger le FMI

 


 

La coprésidente d’Attac, Aurélie Trouvé, est officiellement candidate à la direction générale du Fonds monétaire international. Elle propose une réorientation fondamentale de cette institution, selon le principe que la stabilité financière mondiale est un bien public qui doit être démocratiquement géré.

Attac - 7 juin 2011

 


Le FMI joue un rôle décisif dans la régulation – ou plutôt l’absence de régulation – de la finance internationale. C’est pourquoi l’association Attac a décidé de proposer une candidature pour succéder à Dominique Strauss-Kahn.

Aurélie Trouvé, 31 ans, est maître de conférences en sciences économiques et coprésidente d’Attac depuis quatre ans. Elle est spécialiste des marchés agricoles, actuellement l’un des domaines de prédilection de la spéculation financière internationale. Elle bénéficie du soutien technique et politique du Conseil scientifique d’Attac, qui comporte de nombreux économistes spécialistes des questions financières. Si elle ne bénéficie pas encore du soutien officiel d’États, sa candidature suscitera l’intérêt de tous ceux, gouvernants ou citoyens, qui désirent remettre l’industrie financière à sa place, celle de soutien aux initiatives de l’économie réelle.

Depuis l’éclatement de la crise financière en 2008, ni le G20, ni le FMI, pas plus que le comité de Bâle ou les autorités nationales de régulation financière, n’ont pris de mesures pour réduire significativement l’instabilité des marchés financiers internationaux. La spéculation fait aujourd’hui rage sur les matières premières et les titres des dettes publiques.

Avec Dominique Strauss-Kahn, la politique du FMI a consisté, comme par le passé, à défendre inconditionnellement les intérêts des créanciers des États endettés, en imposant à ces derniers des plans d’austérité brutaux : Hongrie, Ukraine et Lettonie en 2008, Islande en 2009, Grèce, Espagne, Portugal, Irlande en 2010… Les banques et les fonds d’investissement sont les principaux bénéficiaires de politiques qui détruisent les solidarités sociales et mènent l’Union européenne au bord du gouffre.

Tout indique que Christine Lagarde fera encore pire que Dominique Strauss-Kahn. Christine Lagarde a été à la tête d’une technostructure du Ministère de l’Economie (Direction Générale du Trésor et Direction du Budget), composée de fonctionnaires ultralibéraux acquis aux intérêts financiers. C’est ainsi que la France a refusé en 2010 de soutenir l’Allemagne sur la question de l’interdiction de la spéculation sur les CDS (vente à nu à découvert). Les représentants de la France à Bruxelles ont toujours freiné les maigres initiatives de la Commission sur la régulation financière. Sur la question de la taxation des transactions financières, malgré le discours apparemment offensif de Nicolas Sarkozy, le ministère de Christine Lagarde s’est toujours refusé à produire des notes et études préparant une décision, et la France ne s’est jamais engagée réellement auprès de ses partenaires de l’Union européenne ou de l’Eurogroupe.

Aurélie Trouvé propose une réorientation fondamentale du FMI, partant du principe que la stabilité financière mondiale est un bien public qui doit être démocratiquement géré par la communauté internationale dans son ensemble. Son programme pour le FMI comporte donc : 
- l’arrêt des plans d’austérité, et la mise en place d’une taxe sur les transactions financières et d’une stricte régulation des transactions sur les produits dérivés ; 
- la coordination des politiques économiques au plan international, amenant les pays présentant des déséquilibres excessifs (Chine, Allemagne, Japon du côté des pays excédentaires, États-Unis du côté des pays déficitaires) à se rééquilibrer de façon coordonnée par des ajustements des taux de change ainsi que des politiques budgétaires et salariales actives ; 
- le développement d’une monnaie internationale basée sur un panier des principales devises, comme alternative au dollar ; 
- l’émission de Droits de tirage spéciaux pour aider les pays en difficulté durant la période de réduction des déséquilibres internationaux ou face à des chocs conjoncturels imprévus ; 
- la démocratisation du FMI, par l’élargissement de son Conseil d’administration à tous les pays de la planète et l’intégration du FMI dans le système onusien, avec une voix pour chacun des 187 pays membres du Fonds : il s’agit d’en finir avec le pouvoir exclusif des grandes puissances.

C’est sur cette base qu’Attac a envoyé hier 1er juin 2011 au FMI la candidature officielle de Mme Aurélie Trouvé, 31 ans, économiste. Toute candidature doit être présentée par un des gouverneurs et administrateurs du FMI. L’association Attac compte sur le fair play de Christine Lagarde, actuel gouverneur du FMI pour la France.


 

Source : http://www.france.attac.org/attac-au-fmi

Lire aussi : Derrière Strauss-Kahn, le FMI            


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Samedi 11 juin 2011 6 11 /06 /Juin /2011 13:58

"La frénésie modernisatrice, la culture du résultat et l’obsession de l’évaluation des performances créent un monde pathologique et paradoxal."

Vincent de Gaulejac - 27 avril 2011


Stress, burn-out, dépressions, perte de sens, suicides… Dans le secteur privé comme dans le public, les salariés vivent un mal-être profond. Dans son dernier livre Travail, les raisons de la colère, Vincent de Gaulejac, directeur du Laboratoire de changement social de l’Université de Paris 7-Diderot, repense l’organisation du travail et le rôle du management.

Novethic : Dans votre livre, vous vous montrez critique sur l’utilisation généralisée du terme « risques psychosociaux ». Pourquoi ?

V. de Gaulejac : Au cours de la précédente décennie, les notions de stress, de violence et de souffrance étaient prédominantes. Aujourd’hui, c’est celle de « risques psychosociaux » qui s’est imposée. Mais de quoi s’agit-il ? Que recouvre cette notion ? S’agit-il de risques pour l’employeur ou pour l’employé ? Dans le champ des sciences humaines, le « psycho » et le « social » recouvrent une multiplicité de situations ! Alors que le mot « violence » désigne clairement la responsabilité de l’organisation et de son fonctionnement, le terme de « risque » est plus neutre. En fait, ce terme politiquement correct ne froisse personne et permet de neutraliser les enjeux de pouvoir et les conflits. C’est une façon de montrer que l’on se préoccupe du problème, sans pour autant s’engager à s’attaquer à ses sources. Or, parler de « risques », c’est risquer d’occulter la violence, de ne pas reconnaître la souffrance, de nier les sources du malaise…

Quels sont les symptômes du mal-être dans les organisations aujourd’hui ?

De plus en plus de salariés témoignent d’un mal-être profond lié aux transformations des organisations du travail et des pratiques de management. Tout est parti du secteur privé. Dans L’emprise de l’organisation, une étude sur IBM réalisée avec Max Pagès, nous avons montré que les nouvelles formes de management conduisaient à une intériorisation des conflits liés au travail : ces derniers étant passés du registre social au registre psychologique. Cela signifie que les salariés sont devenus « divisés de l’intérieur » : une partie d’eux-mêmes adhérant à l’organisation et à ses objectifs, l’autre partie prenant ses distances pour échapper à cette pression du travail. Le symptôme majeur de ce mal-être est lié au sentiment d’être pris dans des injonctions paradoxales. La frénésie modernisatrice, la culture du résultat et l’obsession de l’évaluation des performances créent en effet un monde pathologique et paradoxal. Ce malaise profond se répand dans tous les secteurs, y compris dans le public : à l’hôpital, dans la police, la justice, l’université... Par ailleurs, le management par projets, la compétition généralisée…tout cela aiguise les rivalités entre les gens et produit un délitement du collectif.

Quelles en sont les conséquences psychologiques ?

Chacun vit une sorte d’infantilisation et d’instrumentalisation où on lui demande d’être à la fois autonome et de se conformer au système. Ce type d’injonction paradoxale rend fou ! Cela se répercute sur les relations de travail : l’individu se retrouve seul, ne pouvant plus partager avec les autres son mal-être. Les salariés semblent n’avoir pas d’autre choix que celui de se révolter … ou de se détruire. Les suicides de salariés au cours des dernières années me font penser à ce que faisaient les Bonzes au moment de la guerre du Vietnam : ils s’immolaient par feu pour dénoncer la violence de la guerre. De la même façon, ces salariés ont voulu que leur acte serve d’exemple ; c’est une façon de dénoncer le système, pour ne pas que d’autres salariés vivent la même chose.

L’obligation de sécurité de résultat se renforce pour les employeurs. Qu’en pensez-vous ?

Les commissions sur le mal-être au travail fleurissent à l’initiative des acteurs politiques. La menace de procès pèse de plus en plus sur les employeurs. Mais quid du « mode d’emploi » pour agir ! On constate une sorte de « prescriptofrénie » envers les entreprises. On leur prescrit un idéal, une norme, des objectifs : zéro défaut, zéro délais, zéro mal être… Cet idéal au travail est inatteignable ! Cette tendance à sanctionner les entreprises en les touchant au porte-monnaie repose sur un malentendu. Le fait de devoir respecter la loi n’est pas une panacée. Pour preuve, la loi sur le harcèlement moral de 2002 n’a produit aucun effet : ce n’est pas parce que l’on punit de temps en temps un harceleur que l’on va éradiquer le harcèlement. Ce phénomène est plus complexe : il est lié au fait que dans les organisations actuelles, chacun est mis sous pression et peut tour à tour devenir harcelé et harceleur. Dans les entreprises, il faut donc questionner l’organisation du travail qui favorise ce type de scénario.

Dans ce contexte de mal-être au travail, quelle est la responsabilité des managers ?

Dans les entreprises, la tendance aujourd’hui est de faire systématiquement appel à des experts extérieurs. Il vaudrait mieux s’employer à redonner au management sa fonction première qui n’est pas de pousser le système vers l’excellence et la performance, mais de produire une organisation qui n’empêche pas les gens de travailler ! Cela signifie qu’il faut parvenir à une médiation des contradictions. Il s’agit de trouver un équilibre entre les tensions permanentes qui existent entre la logique financière, les ressources humaines et la production. Cela peut prendre différentes formes : la mise en place d’outils, une nouvelle fonction en interne... En tous cas, les managers devraient pouvoir mettre en place des espaces de réflexion collective. Car leur responsabilité devrait être de veiller au « bien travailler » et non de produire du mal être au travail. Or, aujourd’hui, non seulement ils produisent du mal être mais ils en sont les premières victimes.

Comment ce débat s’inscrit-il dans le cadre de la RSE (responsabilité sociale des entreprises ?

Dans mon livre, je formule l’hypothèse selon laquelle le capitalisme a toujours fonctionné selon le principe de Schumpeter lié à la « destruction créatrice » : le capitalisme détruisant des produits pour en créer de nouveaux plus performants. Or, aujourd’hui, on observe un renversement de cette logique au profit de la « création destructrice ». L’avenir de la planète, les conséquences sociales du développement économique, les risques psychosociaux sont les trois symptômes de destruction qui risquent de tout faire basculer de façon dramatique. La responsabilité sociale de l’entreprise ne fait sens qu’à condition de ne pas uniquement se préoccuper des conséquences sociales du développement économique. A une économie qui se développe contre la société, il faut opposer l’idée d’un modèle économique au service du développement de la société, c’est là le sens de l’histoire.

Propos recueillis par Marie-José Gava


Source : http://www.novethic.fr/novethic/ent...

Ecouter aussi : Quel est le sens du travail aujourd’hui ?

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Samedi 4 juin 2011 6 04 /06 /Juin /2011 18:43

I
Un dogme désastreux

Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que leur Dieu; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d'être chrétien, économe et moral, j'en appelle de leur jugement à celui de leur Dieu; des prédications de leur morale religieuse, économique, libre penseuse, aux épouvantables conséquences du travail dans la société capitaliste.

 

[…]

 

Le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s'émancipant, émancipera l'humanité du travail servile et fera de l'animal humain un être libre, le prolétariat trahissant ses instincts, méconnaissant sa mission historique, s'est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de sa passion pour le travail.

 

 

II
Bénédictions du travail

[…]

Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la Bible, c'est lui qui les a appelées.

Ce travail, qu'en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à la main, ils l'ont imposé à leurs familles; ils ont livré, aux barons de l'industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains, ils ont démoli leur foyer domestique; de leurs propres mains, ils ont tari le lait de leurs femmes; les malheureuses, enceintes et allaitant leurs bébés, ont dû aller dans les mines et les manufactures tendre l'échine et épuiser leurs nerfs; de leurs propres mains, ils ont brisé la vie et la vigueur de leurs enfants. - Honte aux prolétaires!

[…]

 

Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, devenant plus pauvres, vous avez plus de raisons de travailler et d'être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste. Parce que, prêtant l'oreille aux fallacieuses paroles des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l'organisme social. Alors, parce qu'il y a pléthore de marchandises et pénurie d'acheteurs, les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille lanières. Les prolétaires, abrutis par le dogme du travail, ne comprenant pas que le surtravail qu'ils se sont infligé pendant le temps de prétendue prospérité est la cause de leur misère présente, au lieu de courir au grenier à blé et de crier: "Nous avons faim et nous voulons manger! ... Vrai, nous n'avons pas un rouge liard, mais tout gueux que nous sommes, c'est nous cependant qui avons moissonné le blé et vendangé le raisin..." Au lieu d'assiéger les magasins de M. Bonnet, de Jujurieux, l'inventeur des couvents industriels, et de clamer: "Monsieur Bonnet, voici vos ouvrières ovalistes, moulineuses, fileuses, tisseuses, elles grelottent sous leurs cotonnades rapetassées à chagriner l'oeil d'un juif et, cependant, ce sont elles qui ont filé et tissé les robes de soie des cocottes de toute la chrétienté. Les pauvresses, travaillant treize heures par jour, n'avaient pas le temps de songer à la toilette, maintenant, elles chôment et peuvent faire du frou-frou avec les soieries qu'elles ont ouvrées. Dès qu'elles ont perdu leurs dents de lait, elles se sont dévouées à votre fortune et ont vécu dans l'abstinence; maintenant, elles ont des loisirs et veulent jouir un peu des fruits de leur travail. Allons, Monsieur Bonnet, livrez vos soieries, M. Harmel fournira ses mousselines, M. Pouyer-Quertier ses calicots, M. Pinet ses bottines pour leurs chers petits pieds froids et humides... Vêtues de pied en cap et fringantes, elles vous feront plaisir à contempler. Allons, pas de tergiversations - vous êtes l'ami de l'humanité, n'est-ce pas, et chrétien par- dessus le marché? - Mettez à la disposition de vos ouvrières la fortune qu'elles vous ont édifiée avec la chair de leur chair. Vous êtes ami du commerce? - Facilitez la circulation des marchandises; voici des consommateurs tout trouvés; ouvrez-leur des crédits illimités. Vous êtes bien obligé d'en faire à des négociants que vous ne connaissez ni d'Adam ni d'Ève, qui ne vous ont rien donné, même pas un verre d'eau. Vos ouvrières s'acquitteront comme elles le pourront: si, au jour de l'échéance, elles gambettisent et laissent protester leur signature, vous les mettrez en faillite, et si elles n'ont rien à saisir, vous exigerez qu'elles vous paient en prières: elles vous enverront en paradis, mieux que vos sacs noirs, au nez gorgé de tabac."

Au lieu de profiter des moments de crise pour une distribution générale des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant de faim, s'en vont battre de leur tête les portes de l'atelier. Avec des figures hâves, des corps amaigris, des discours piteux, ils assaillent les fabricants: "Bon M. Chagot, doux M. Schneider, donnez-nous du travail, ce n'est pas la faim, mais la passion du travail qui nous tourmente!" Et ces misérables, qui ont à peine la force de se tenir debout, vendent douze et quatorze heures de travail deux fois moins cher que lorsqu'ils avaient du pain sur la planche. Et les philanthropes de l'industrie de profiter des chômages pour fabriquer à meilleur marché.

Si les crises industrielles suivent les périodes de surtravail aussi fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage forcé et la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute inexorable. Tant que le fabricant a du crédit, il lâche la bride à la rage du travail, il emprunte et emprunte encore pour fournir la matière première aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir que le marché s'engorge et que, si ses marchandises n'arrivent pas à la vente, ses billets viendront à l'échéance. Acculé, il va implorer le juif, il se jette à ses pieds, lui offre son sang, son honneur. "Un petit peu d'or ferait mieux mon affaire, répond le Rothschild, vous avez 20 000 paires de bas en magasin, ils valent vingt sous, je les prends à quatre sous." Les bas obtenus, le juif les vend six et huit sous, et empoche les frétillantes pièces de cent sous qui ne doivent rien à personne: mais le fabricant a reculé pour mieux sauter. Enfin la débâcle arrive et les magasins dégorgent; on jette alors tant de marchandises par la fenêtre, qu'on ne sait comment elles sont entrées par la porte. C'est par centaines de millions que se chiffre la valeur des marchandises détruites; au siècle dernier, on les brûlait ou on les jetait à l'eau [11] .

Mais avant d'aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s'entassent; ils forcent leur gouvernement à s'annexer des Congo, à s'emparer des Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades. Aux siècles derniers, c'était un duel à mort entre la France et l'Angleterre, à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique et aux Indes. Des milliers d'hommes jeunes et vigoureux ont rougi de leur sang les mers, pendant les guerres coloniales des XIe, XVIe et XVIIIe siècles.

Les capitaux abondent comme les marchandises. Les financiers ne savent plus où les placer; ils vont alors chez les nations heureuses qui lézardent au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer, ériger des fabriques et importer la malédiction du travail. Et cette exportation de capitaux français se termine un beau matin par des complications diplomatiques: en Égypte, la France, l'Angleterre et l'Allemagne étaient sur le point de se prendre aux cheveux pour savoir quels usuriers seraient payés les premiers; par des guerres du Mexique où l'on envoie les soldats français faire le métier d'huissier pour recouvrer de mauvaises dettes [12].

Ces misères individuelles et sociales, pour grandes et innombrables qu'elles soient, pour éternelles qu'elles paraissent, s'évanouiront comme les hyènes et les chacals à l'approche du lion, quand le prolétariat dira: "Je le veux." Mais pour qu'il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre penseuse; il faut qu'il retourne à ses instincts naturels, qu'il proclame les Droits de la paresse, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques Droits de l'homme, concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise; qu'il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit.

Jusqu'ici, ma tâche a été facile, je n'avais qu'à décrire des maux réels bien connus de nous tous, hélas! Mais convaincre le prolétariat que la parole qu'on lui a inoculée est perverse, que le travail effréné auquel il s'est livré dès le commencement du siècle est le plus terrible fléau qui ait jamais frappé l'humanité, que le travail ne deviendra un condiment de plaisir de la paresse, un exercice bienfaisant à l'organisme humain, une passion utile à l'organisme social que lorsqu'il sera sagement réglementé et limité à un maximum de trois heures par jour, est une tâche ardue au-dessus de mes forces; seuls des physiologistes, des hygiénistes, des économistes communistes pourraient l'entreprendre. Dans les pages qui vont suivre, je me bornerai à démontrer qu'étant donné les moyens de production modernes et leur puissance reproductive illimitée, il faut mater la passion extravagante des ouvriers pour le travail et les obliger à consommer les marchandises qu'ils produisent.

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